Religion & Esotérisme

  • La religion n'est pas un objet culturel comme un autre, qui puisse être abordé avec détachement, surtout au Québec. Ceux qui l'étudient depuis longtemps le savent bien : s'intéresser à la religion, c'est s'exposer à la suspicion de ceux qui la tiennent pour dépassée et exsangue, ou la considèrent comme une réalité dont on aurait trop parlé et qu'il faudrait taire, en attendant qu'elle s'éteigne d'elle-même.Puisque les raisons de ce discrédit sont multiples et profondes, il importe, plus encore pour le lectorat international, de les situer. Elles relèvent autant de l'essor d'une nouvelle structure sociohistorique fondamentale ayant trait à la genèse et au déploiement du monde moderne et de ses suites, que de certaines dérives de la religion elle-même (cléricalisme, autoritarisme, centralisme, etc.) touchant ce que le sociologue Fernand Dumont nommait à juste titre l'«institutionnalisation» du religieux. Au Québec, la critique de la religion prit des proportions importantes, assez pour que certains parlent d'elle comme d'une «colère antithéologique». Dans le Québec des années 1970 et 1980, il était mal vu de s'intéresser à la religion. Or il semble bien que cette quarantaine soit finie. Plus de quarante ans après la Révolution tranquille, un ensemble de facteurs contribuent à attirer l'attention sur les questions religieuses et à renouveler le regard. Un examen rapide des débats des dernières années fait apparaître la diversité des domaines touchés par la religion : les nouvelles productions religieuses, les questions de morale sexuelle, l'enseignement religieux à l'école, l'intérêt multiforme pour la «spiritualité», le port d'insignes religieux dans l'espace public, les accommodements raisonnables, etc. Il y a, en ce sens, une «intrigue moderne». Alors que la modernité était censée procéder du retrait du religieux, elle ne paraît pas seulement devoir s'en «accommoder», mais semble plutôt donner lieu à des dynamiques religieuses originales et encore peu élucidées. En ce sens, ce numéro de Globe arrive à point nommé. Presque tous consacrés au Québec moderne, les textes réunis ici ne cherchent pas tant à infirmer les jugements d'hier qu'à comprendre les dynamiques actuelles, qu'il s'agisse du rapport au passé religieux, de l'aménagement de la pluralité religieuse ou de l'évolution du catholicisme. Les articles de Daniel Tanguay, Gabriel Malenfant, Pierre Rajotte et Jacques Caroux, Éric Bédard, Mathieu Bock-Côté, David Koussens, Anne Fortin, Reginald W. Bibby, Guy Jobin et Isabelle Archambault, Mouloud Haddad et Louis Rousseau explorent de façon originale plusieurs aspects de la réalité multiforme du religieux. Ils le font à partir d'une pluralité de perspectives disciplinaires : sociologie, histoire, philosophie, études littéraires, théologie. Dans la chronique «Perspective», faisant le pont avec l'actualité, le sociologue des religions Raymond Lemieux trace en outre un portrait de l'évolution de la religion dans le Québec moderne, où l'on voit que les institutions religieuses tendent à céder le pas aux trajectoires diverses de sujets en quête de sens. Deux notes critiques, rédigées par Michel Despland et Jean-Philippe Warren, examinent quant à elles des ouvrages significatifs dans le domaine des recherches récentes sur la religion au Québec. De l'ensemble de ces textes se dégage une impression très nette : l'évolution de la religion au Québec est intimement liée à l'évolution d'ensemble de la société québécoise. Il y a là, pour le moins, une invitation à continuer de prêter attention aux entrecroisements de la religion et de la modernité, une intrigue dont le dénouement est loin d'être décidé.

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